17.10.2008

Les roses ont bien des épines

Article trouvé sur Les Manants du Roi

Nous disons beaucoup avec des fleurs. Mais d’où viennent-elles ? 
Petit voyage au Kenya, pays d’ « élection » pour de grands groupes qui ont investi et bouleversé la vie traditionnelle…

Fleurs du mal ou chance inespérée pour les populations kényanes ?

Crée dans les années 1970, l’industrie horticole a connu un fort développement dont les revenus sont en passent de prendre la première place devant ceux du tourisme ou du thé…

Bien des roses que nous offrons proviennent du Kenya où se sont implantées d’immenses fermes horticoles. En 2007, la culture florale représentait 45% des ses exportations horticoles, soit un apport de plus de 455 millions de dollars…
Les fleurs devancent les fruits et les légumes.

Le Kenya disposait de tous les atouts pour que s’y développe à grande échelle une telle activité. En fin connaisseur, Alain Meilland, le plus important créateur de roses au monde  qui a participé de près au développement de la floriculture dans les pays du sud, nous explique les raisons de l’engouement pour le Kenya: « On a commencé à s’intéresser à ces régions en 1973, après la grande crise de l’énergie. Nous nous sommes demandés s'il était nécessaire d’utiliser autant d’énergie dans des conditions difficiles comme en Suisse, en France et dans une grande partie de l’Europe, alors que là-bas, on pouvait le faire sans avoir besoin d’énergie, uniquement en jouant sur ces différences de température… Ces régions sont des régions qui ne nécessitent pas d’énergie artificielle, comme du gaz naturel, du pétrole ou du charbon, pour chauffer les serres. Ce sont des régions très tempérées, où il y a une différence de température entre le jour et la nuit, mais pas besoin d’ajout de température. »


Dans ces régions, la luminosité est parfaite: le soleil brille 12 heures par jour et ceci durant toute l’année. De plus, dans les zones d’altitude, la différence de température entre le jour et la nuit est idéale. Bref, en Equateur ou au Kenya, la nature offre gratuitement les conditions climatiques d’une serre hollandaise. Il suffit juste de protéger les fleurs du vent et de la pluie.

Nous rajouterons aussi la « souplesse de la législation » du Kenya…

Et que pour produire toujours plus, l’éclairage artificiel permanent et l’arrosage ininterrompu sont apparus dans bien des fermes…

Economie d’énergies ? Ces fleurs étant destinées à l’exportation, il convient de ne pas gommer le coût d’acheminement : d’après le site « Terra Economica », « la dépense énergétique engendrée par l’achat d’un bouquet de 25 roses équivaut à une balade en voiture de 20 kilomètres. »

Mais, et cela peut nous  paraître surprenant, le bilan énergétique du transport par avion est inférieur à celui des serres hollandaises  chauffées et éclairées 24 heures sur 24…

La fleur ne se congelant pas, une fois coupée, elle commence à mourir. Aussi, pour assurer un acheminement rapide, une logistique à l’échelle planétaire a été mise en place par les Hollandais, spécialistes mondiaux de ce marché.

Marie-Françoise Petitjean, consultante en horticulture nous explique :
 « A partir du moment où la rose est cueillie, chaque heure compte.» Coupée le lundi au Kenya, la rose débarque à Amsterdam à J + 3, puis à Rungis (J + 5), et se retrouve sur l'étal du fleuriste le week-end.
 L'arrivée d'Internet dans le milieu de la fleur a donné un coup de pouce supplémentaire aux producteurs locaux. Floraplex, un site ouvert par un Néerlandais, met en contact les producteurs et les acheteurs. «Nous offrons aux petits producteurs du fin fond du Kenya ou de l'Equateur une vitrine ouverte à toute la planète», explique Cess Van Vliet, responsable de « Floraplex » aux Pays-Bas. A Amstelveen, à proximité d'Aalsmeer, là où se déroule chaque jour la plus grande Bourse aux fleurs du monde (21 millions de tiges échangées), la société « Tele Flower Auction » propose, elle, des enchères virtuelles: à peine débarquées de l'avion, les fleurs circulent sur un tapis roulant, où elles sont filmées à l'aide de caméras numériques: les images partent sur Internet et sont soumises aux acheteurs.

Dans un pays frappé par un taux de chômage de près de 40%, nos considérations « écologiques » apparaissent grotesques : l’industrie horticole est apparue comme un don du ciel…

Au Kenya, on dénombre plus de 5.000 groupes de femmes –principales ouvrières de la fleur– actifs. Au total, 50.000 personnes vivent de la floriculture, et les activités secondaires qui en découlent fourniraient du travail à plus d’un million de kényans…

Le principal site, autour du lac Naivasha, emploierait près de 3000 personnes.
Des bouleversements découlant de cette activité ?

Ecoutons Jafeth Maina Wamwiri, président de l'Ecole de terrain pour agriculteurs « Wamahoa » ("des fleurs") à Kiambu, près de Nyeri : « Les cultures d'exportation ont transformé notre vie. Nous avons refait nos toitures, nous avons amélioré nos logements et nos enfants vont à l'école. Nous devons nous assurer que les habitants d'autres pays continuent à acheter nos fleurs. »

La question qui se pose est simple : A quel prix ?

Mal informées et mal protégées, les femmes qui cueillent et qui manipulent les tiges sont parfois victimes d’intoxications. Selon une enquête du « World ressource institute », une organisation de protection de l’environnement, 2 travailleuses sur 3 souffriraient de nausées et de troubles de la vue.

Plus grave encore : les risques en cas de grossesse. Adriana Gonzalves Guevara, médecin, a constaté des cas de fausses couches, particulièrement quand l’homme et la femme travaillent les deux dans la culture des fleurs… Les fleurs ne sont pas les choux même quand elles font les choux gras de grands groupes européens…

Aux Etats-Unis et en Europe, les règlements des résidus chimiques sur les fleurs, par exemple, sont moins stricts que pour la nourriture…

Afin que les fleurs que nous offrons soient toujours plus belles et plus « fraîches » nous avons fermé les yeux sur l’utilisation de fortes doses de pesticides qui contiennent du chlorure de méthyle, un fumigeant pour sols qui ravage l’organisme. Et les troubles occasionnés font florès… maux de tête, problème d’épiderme, vision brouillée, troubles de l’équilibre, de la mémoire, insomnies, dépression entre autres…

Et c’est toute la faune et la flore qui pâtit des excès découlant de l’industrie horticole.

Dans la région du lac Naivasha, d’une superficie de 170 kilomètres carrés, les eaux résiduelles des fermes horticoles, peu ou pas traitées, sont directement reversées dans le lac, affectant les espèces qui y vivent. Le dérèglement climatique vient s’ajouter aux facteurs de mise en danger de la faune : le niveau de l’eau étant désormais très fluctuant, différentes espèces d’oiseaux sont en train de disparaître et les poissons ne survivent pas.

Le tilapia, poisson pêché traditionnellement dans la région, a complètement disparu, tandis que l’écoulement d’engrais chimiques, utilisés dans les fermes, a entraîné une multiplication des algues et l’apparition d’une nouvelle plante, la jacinthe d’eau, une véritable peste dans plusieurs lacs d’Afrique. Rappelons que le tilapia est un grand consommateur de moustiques et qu’il permettait de « contrôler » la malaria…



 « Les algues ont recouvert d’importantes zones de reproduction des poissons et empêchent l’oxygénation de l’eau » explique David Kilo du « Lake Naivasha Anti-Poching and Conservation Group ». D’autres produits nocifs s’écoulent aussi jusqu’au lac et il n’est pas rare d’y découvrir des groupes de poissons ou d’oiseaux morts, ce que les riverains n’observaient pas avant l’ouverture des fermes. Parfois le bétail n’échappe aux dommages collatéraux… Ainsi il est arrivé que des  vaches meurent après avoir bues l’eau d’un ruisseau qui coulait depuis une des fermes. 
La pression grandissante exercée sur le lac, réservoir d’eau douce, met en péril la survie d’un riche écosystème dont dépendent depuis des générations de nombreux pêcheurs, éleveurs et agriculteurs. Nicholas Kitavi Nzioka, agent environnemental au conseil municipal de Naivasha, ne craignait pas d’affirmer :  « A ce rythme, le lac ne pourra pas survivre plus de 15 ou 20 ans ».

Le niveau d’eau du lac diminue à un rythme alarmant, alors que la consommation en eau à des fins d’irrigation dans les fermes industrielles ne cesse d’augmenter. La source du lac, située dans les collines avoisinantes, ne suffit plus à régénérer le lac et la région connaît des saisons des pluies de moins en moins abondantes.
Le lac, ressource publique, est entouré à 90 % de propriétaires privés.

Et le conseil municipal n’a pas les moyens de défendre l’intérêt de ses citoyens face aux investisseurs étrangers.  : Kitavi Nzioka rajoutait : « Ce sont des grosses compagnies avec d’importantes ressources et des contacts au sein du gouvernement »

Bénéficiant d’une main d’œuvre à bon marché, les « fermes » ne payaient il y a peu encore, pratiquement aucune taxe municipale et devaient plus de 70 millions de shillings en droits territoriaux…

Si dans la région de Nyeri, les femmes cultivent des produits lucratifs à l'exportation comme les pois mange-tout et des fleurs comme le limonium et la tubéreuse ou des légumineuses, un double défi semble se dessiner : Prendre en compte des impératifs véritablement « écologiques » et parfaire les techniques de commercialisation…

Les groupes de Nyeri ont déjà créé leurs propres fonds de crédit renouvelable et leur production rivalise avec celle des plus grands cultivateurs, les exportateurs devant envoyer un camion tous les deux jours pour ramasser leur production…
Dans ces conflits d’intérêts naissants, les consommateurs européens, entre autres, ont un rôle à jouer. Les bonnes âmes n’ont de cesse de réclamer une protection de la nature grandissante, mais le bouquet à la main, se gardent bien d’évoquer la situation de l’horticulture kényane…

Simon de Quoisiry, le 9 octobre 2008

Lire:

http://www.fao.org/french/newsroom/news/2002/3789-fr.html

http://www.tsr.ch/tsr/index.html?siteSect=311201&sid=...

http://www.afrik.com

Lauranne Provenzano pour Afrik.com : 

http://www.infosdelaplanete.org/4401/kenya-les-fleurs-du-mal.html
Un reportage réalisé grâce aux contributions de l’Agence canadienne de développement international (ACDI) et du Carrefour international de la presse universitaire francophone (CIPUF)

Les autres « Roses » du Kenya ?

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